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Le Sénat, nouvelle chambre du Parlement au Bénin: «Il y a un véritable équilibre entre les pouvoirs»
30/07/2026Le Bénin se dote d'un Sénat et c'est ce jeudi que cette deuxième chambre va être installée à Porto-Novo. Mais pourquoi ce Sénat ? Est-ce pour protéger l'ancien président Patrice Talon de toute poursuite judiciaire, grâce à son nouveau mandat de sénateur ? Ou est-ce pour lui permettre de continuer à peser sur le cours des événements politiques, surtout s'il est élu président de cette haute assemblée ? Le professeur Gilles Badet a été le secrétaire général de la Cour constitutionnelle. Aujourd'hui, il enseigne le droit public à l'université d'Abomey-Calavi. En ligne du Bénin, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : le Bénin est un pays où les institutions fonctionnent. Qu'est-ce que ce nouveau Sénat pourra apporter de plus ?
Gilles Badet : Ce Sénat est la deuxième chambre du Parlement béninois. En tant que deuxième chambre, cela apporte un élément de contrôle de qualité du travail qui est fait par l'Assemblée nationale. Autrement dit, le Sénat va désormais veiller à ce que la loi, qui va être votée par le Parlement, soit d'une qualité meilleure, parce que le Sénat a la possibilité de demander une deuxième lecture lorsque la loi votée lui paraît comporter des points de difficulté pour sa mise en œuvre. Deuxièmement, ce Sénat va apporter un droit de regard sur tout ce qui concerne la paix, la démocratie et l'unité nationale. Le Sénat s'est vu reconnaître une possibilité d'émettre un droit de veto sur les lois de révision de la Constitution, les lois électorales ou les lois sur le fonctionnement des partis politiques qui pourraient remettre en cause les acquis démocratiques. Vous savez que le Bénin s'est fait remarquer par son respect de l'alternance démocratique, par la limitation stricte des mandats, par l'impossibilité de faire des révisions qui permettent à ceux qui dirigent de se maintenir au pouvoir. Et donc ce Sénat va veiller à ce que ce genre de dispositions ne soient pas remises en cause, parce que toute révision de la Constitution désormais doit avoir le « OK » du Sénat avant de devenir une réalité.
Et je crois que ce Sénat aura aussi un pouvoir de sanction ?
Oui, ce pouvoir de sanction vient d'abord de son pouvoir de contrôle, disons, de la discipline, de l'éthique des hommes politiques. Vous savez que les hommes politiques peuvent parfois être portés à prononcer des propos qui pourraient remettre en cause l'unité nationale. Ils pourraient être portés à faire des activités de soulèvement, d'insurrection, toute chose qui pourrait perturber le fonctionnement normal des institutions, la paix et l'unité nationale. Il est ainsi demandé que, chaque fois qu'un acteur politique se retrouve auteur de comportements susceptibles de rompre la paix ou l'unité nationale, que le Sénat puisse apprécier la situation et décider s'il y a lieu de suspendre les droits ou de supprimer les droits politiques, compte tenu de la gravité des faits qui auraient été identifiés par ce Sénat-là.
Peut-on parler d'un conseil de discipline ?
Oui, on peut dire que le Sénat joue désormais un rôle de conseil de discipline des acteurs politiques. C'était une fonction de régulation qui était entièrement confiée à la Cour constitutionnelle, qui était, dans l'ancien texte de la Constitution, l'organe régulateur du fonctionnement et de l'activité des pouvoirs publics. Mais aujourd'hui, la Cour constitutionnelle a gardé sa fonction d'arbitrage dans les conflits entre les institutions. Mais maintenant, l'appréciation du comportement des acteurs politiques est réservée désormais au Sénat, qui est un organe plus politique que juridictionnel.
Les quelque 25 membres de ce nouveau Sénat sont tous désignés, aucun n'est élu. De ce fait, l'opposition les Démocrates affirme que c'est une chambre antidémocratique...
Cela dépend de comment on regarde la démocratie. Vous savez que les personnes qui ont été élues par le passé ont toujours une légitimité électorale, même si elle est passée. Les anciens présidents de la République se sont tous présentés devant le suffrage universel. Les anciens présidents de l'Assemblée nationale ont tous bénéficié du suffrage universel pour pouvoir être à leur poste. Les anciens présidents de la Cour constitutionnelle l'ont été conformément à la Constitution. Et l'ensemble des membres du Sénat est désigné conformément à une Constitution qui a été validée par le peuple. Tout dépend de ce qu'on met dans l'anti-démocratique. Le Sénat du Canada a pratiquement le même mode de désignation. Il s'agit plutôt de regarder la légitimité par la sagesse, parce que toutes les personnalités qui sont au Sénat ont une longue expérience dans la gestion des affaires publiques. Et c'est ce côté qui est le plus important dans cette affaire, et non pas forcément une légitimité électorale fraîche.
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Alors concrètement, sur ces quelques 25 membres, il n'y aura qu'un opposant et demi, l'ancien président Boni Yayi, qui est un véritable opposant, et l'ancien candidat à la présidentielle Paul Hounkpè, que beaucoup qualifient de figurant. Ce Sénat ne risque-t-il pas de devenir une simple chambre d'enregistrement ?
Non. Pour pouvoir dire que le Sénat est une simple chambre d'enregistrement, il faudrait réussir à positionner les anciens présidents d'institutions depuis le renouveau démocratique, donc depuis les 35 dernières années, dans le camp du pouvoir en place. Quand on parle du pouvoir Talon, il date d'il y a seulement dix ans. Ce n'est pas le président Talon qui avait désigné Madame Élisabeth Pognon comme présidente de la Cour constitutionnelle, qui avait désigné le président Robert Dossou, ni le président Théodore Holo, encore moins les anciens présidents de l'Assemblée nationale, Bruno Amoussou, Adrien Houngbédji, Mathurin Nago, etc. Vous avez un certain nombre de personnalités qui ne doivent pas leur désignation au président Talon. Si on prend le repère du président Talon pour analyser, on pourrait se tromper. Toutes ces personnalités-là, qui aujourd'hui n'ont plus rien à perdre, je ne pense pas que ces personnalités vont aller s'asseoir dans une institution pour perdre devant l'opinion toute la considération qu'on avait pour eux et tout le mérite qu'ils ont eu à gérer les pouvoirs. Je pense que c'est aller trop vite en besogne que de dire que tous les membres du Sénat sont forcément d'un camp donné. Je pense que, quand on a leur âge et leur expérience, on est plutôt porté à laisser de bonnes traces dans l'histoire politique de son pays.
Il y a six mois, l'ancien président Boni Yayi annonçait qu'il boycotterait ce Sénat, mais il vient de changer d'avis en disant qu'il siègerait pour défendre notamment les libertés publiques. Est-ce que ce Sénat peut devenir l'enceinte où résonnent notamment les noms des opposants politiques Reckya Madougou et Joël Aivo, qui sont en prison depuis plus de cinq ans maintenant ?
Oui, compte tenu de la qualité des personnalités qui sont dans ce Sénat, et du fait que ces personnalités ont envie de laisser une trace positive dans l'histoire parce qu'elles n'ont plus rien à perdre. Ce ne sont pas des personnes qui ont faim et qui ont besoin de positionnement politique. Ils ont déjà occupé les plus hautes fonctions de l'État, ayant des pensions suffisantes. Je pense que leur envie aujourd'hui, c'est d'apporter une contribution pour la paix. Et il n'est pas exclu, effectivement, que les débats sur les personnes qui sont en conflit avec la loi, ou qui sont en prison, que ces débats-là reviennent au sein du Sénat et que, par leur sagesse, les sénateurs contribuent à ce que tous les enfants du pays participent au développement de ce pays dans l'unité nationale.
Ce qui frappe beaucoup d'observateurs, c'est que Patrice Talon va être membre de ce Sénat et qu'il l'a fait créer juste avant de quitter le pouvoir, il y a six mois. Est-ce que ce n'est pas une façon pour lui de se protéger contre d'éventuelles poursuites judiciaires ?
Je ne peux pas le dire de manière radicale, parce que, de toutes les façons, en cette matière, c'est l'Assemblée nationale qui a la totalité de la maîtrise de la procédure pour mettre en jeu la responsabilité d'un ancien président de la République. C'est au niveau de l'Assemblée nationale qu'il y a la procédure de poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la mise en accusation et donc je vois mal le Sénat bloquer une procédure de mise en accusation alors que l'Assemblée nationale l'aurait autorisée. À mon avis, la question de la responsabilité des anciens présidents de la République se joue plus au niveau de l'Assemblée nationale qu’au niveau du Sénat.
Si Patrice Talon est élu aujourd'hui président de ce nouveau Sénat, est-ce qu'il ne va pas continuer d'exercer une influence politique importante sur le cours des événements ?
L'influence politique peut-être, mais cette influence politique, il l’aurait eue de toutes les façons, comme tous les anciens présidents de la République. Mais il faut qu'on rappelle que le Sénat n'a pas un pouvoir direct sur le président de la République. Le Parlement a ses attributions à part, le président a ses pouvoirs propres. Le président a des pouvoirs exceptionnels qu'il peut lever lorsqu'il ne s'entend pas avec les chambres du Parlement. Et le président de la République ne peut pas être sanctionné par le Sénat. Donc dire qu'il sera sous l'influence décisive ou contraignante du Sénat, ce n'est pas possible. Il appartient au président de la République d'assumer, dans le cas du régime présidentiel que nous avons, la totalité de son pouvoir. Quant à l'influence, elle existe même lorsqu'on n'est pas dans une institution.
Certes, cependant le poste de président du Sénat va devenir prestigieux au Bénin. Est-ce qu'à la longue, si c'est Patrice Talon qui l'occupe, cette influence politique de l'ancien chef de l'État ne risque pas de devenir encombrante pour le nouveau président Romuald Wadagni ?
Je crois qu'il y a un véritable équilibre entre les pouvoirs. L'organe qui peut faire peur au président de la République le plus, c'est encore l'Assemblée nationale, qui a le pouvoir de faire une sorte d'impeachment au président de la République. Un impeachment à l'américaine, c'est-à-dire le pouvoir de l'envoyer devant la Haute Cour de justice. On ne peut pas laisser l'Assemblée nationale et la Haute Cour de justice, qui sont les organes de poursuite et de jugement du président de la République, et regarder vers le Sénat qui explicitement n'a pas le pouvoir de sanctionner le président de la République, qui ne peut pas intervenir dans le fonctionnement du pouvoir exécutif, qui n'a pas d'attribution en matière financière, en matière budgétaire et que le président de la République peut contourner s'il n'est pas d'accord en prenant ses pouvoirs de mesures exceptionnelles. Le Sénat n'est pas véritablement le Léviathan, ou l'animal sauvage qui viendrait dévorer le président de la République. Je pense qu'il y a plutôt un équilibre et que le Sénat est là pour l'accompagner. Quant à l'influence, qu'est-ce que vous voulez ? Je pense qu’il ne faut pas avoir peur d’une influence quelconque, alors qu'en matière juridique, cette influence n'est pas contraignante pour le président de la République. Il faut plutôt voir les choses de manière positive. Il faut voir le Sénat comme un organe d'accompagnement et de sagesse qui va donner des conseils, qui va accompagner le président dans la réussite de son mandat.
À lire aussiBénin: le Sénat, nouvelle chambre du Parlement, a pris ses fonctions ce jeudi«Les Russes fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois» au Mali, estime un expert du renseignement
29/07/2026Le numéro un malien Assimi Goïta et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ont évoqué la crise sécuritaire au Sahel, mardi 28 juillet, à Bamako. Depuis au moins deux ans, les activités subversives se multiplient sur ce théâtre d'opération, à coups de drones et de conseillers militaires. Outre la Russie, quelles sont les puissances extérieures à la manœuvre ? Vincent Crouzet est un ancien collaborateur de la DGSE, les services secrets français. Aujourd'hui, il est expert en renseignement et vient de publier Le jour où je suis devenu espion aux Éditions de l'Observatoire.
RFI : Dans la guerre au Nord Mali, comment expliquez-vous l'échec militaire des Russes à Kidal il y a trois mois ?
Vincent Crouzet : Il y a de nombreuses raisons. La première, c'est que les Russes et les forces armées maliennes ne bénéficient pas du soutien de la population locale dans cette partie-là du Mali. Ensuite, les Russes, tout de même, fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois sur cette zone et n'ont plus la puissance qu'ils avaient quand ils ont commencé leurs opérations à partir de la fin de l'année 2022. Et puis ensuite, il y a évidemment cette alliance entre les mouvements touaregs de l'Azawad et les mouvements jihadistes.
Pourquoi dites-vous que les Russes sont en mode dégradé ?
Tout simplement parce que l'Etat russe et parce que la puissance militaire russe sont en mode dégradé partout dans le monde. Et les Russes pâtissent, malheureusement pour eux, de leur grande faiblesse structurelle sur le plan militaire. L’Africa Corps qui nous est proposé aujourd'hui est beaucoup moins puissant que la force Wagner en 2022-2023.
Lors d'une première défaite des Russes au Nord Mali, c'était à Tinzaouatène, il y a deux ans, la Direction générale du renseignement ukrainien a reconnu avoir fourni une assistance militaire aux rebelles touaregs. De quel soutien pouvait-il s’agir ?
D'abord, ce ne sont pas des aides massives. C'est un soutien qui n'est pas visible. Sinon, il serait beaucoup plus dénoncé par la puissance russe. Et c'est certainement, comment dire, l'appui, le soutien de quelques conseillers militaires avec peut-être des livraisons de matériels aux groupes touaregs.
Voulez-vous dire que les Ukrainiens aident les rebelles à piloter des drones ?
C'est possible, mais très honnêtement, je n'en sais rien.
Y a-t-il des conseillers militaires ukrainiens sur le terrain ?
Certainement, mais en nombre limité.
Et y a-t-il des conseillers militaires français auprès des insurgés, comme l'affirme Bamako ?
Non, c'est de la propagande. C'est de la propagande des trois juntes sahéliennes. L’Afrique de papa, c'est terminé. Donc nous ne menons plus d'activités subversives dans ces trois pays.
Et parmi les conseillers militaires ukrainiens, peut-il y avoir d'anciens légionnaires français, qui parlent donc français ?
Alors dans la Légion étrangère française, il y a de très nombreux Ukrainiens qui ont quitté la Légion en 2022 pour se mettre au service, naturellement, de leur pays, avec leur savoir-faire, leurs compétences, leur formation. C'est possible. Donc, il est possible que d'anciens légionnaires ukrainiens se trouvent parmi ces éléments du renseignement militaire ukrainien qui seraient présents au Sahel. Mais pour l'instant, rien n'est confirmé de ce côté-là.
Des armes russes viennent d'être débarquées au port de Lomé à destination du Mali. Est-ce à dire que le Togo est en train de tomber dans l'orbite de Moscou ?
Je ne pense pas que le Togo tombe dans l'orbite de Moscou. Ce que l'on sait précisément, on sait que des drones Shahed ont été livrés au Mali pour lutter contre les rebelles touaregs et les rebelles jihadistes. Ça, c'est un fait. On n'a pas encore confirmation de l'engagement de ces drones Shahed sur le théâtre des opérations, mais ça ne saurait tarder. Et donc ce sont principalement des vecteurs aériens qui seraient livrés via le Togo.
Y a-t-il des conseillers militaires russes au nord du Togo pour combattre les jihadistes ?
Je suis incapable de répondre à votre question en la matière, mais il est possible que l'influence russe s'étende à certains États de l'Afrique de l'Ouest, et le Togo pourrait être une cible prioritaire au cours des prochains mois.
Le coup d'État raté au Bénin au mois de décembre dernier, qui pouvait être derrière ?
Éventuellement ou naturellement, ou évidemment les Russes. Evidemment, les Russes, à peu de frais, essayent de déstabiliser encore des pays qui ne sont pas tombés sous leur coupe, tout naturellement. Maintenant, les Russes ont ciblé certains pays d'Afrique de l'Ouest.
Le chef putschiste de Cotonou, le colonel Tigri, après l'échec de son opération, s'est enfui par la frontière togolaise. Est-ce que vous savez où il pourrait être aujourd'hui ?
Absolument pas. Mais vraisemblablement dans un des trois pays sahéliens, le Mali, le Niger ou le Burkina, vraisemblablement plus au Burkina Faso.
Ce qui ressort des documents de la compagnie russe Africa Politology, révélés notamment par RFI en mars dernier, c'est que la Côte d'Ivoire est dans le viseur des Russes qui auraient pris contact avec des proches de l'ancien président Gbagbo et avec l'ancien Premier ministre Guillaume Soro lui-même. Est-ce que cela vous paraît crédible ?
Ça me paraît crédible. Alors Africa Politology, c'est une structure qui succède à Africa Initiative ou qui vient en complément d'Africa Initiative. Donc une structure d'influence, notamment d'amplification des fausses informations, des fake news sur les réseaux sociaux, une structure de propagande panafricaniste prorusse. Il est tout à fait possible que la Côte d'Ivoire soit ciblée. Pourquoi ? Parce que la Côte d'Ivoire reste quand même un terrain propice aux partenariats stratégiques et économiques avec la France. Et évidemment, cela devient une cible naturelle pour les Russes, malheureusement. Les Russes n'ont pas su peser sur l'élection du président Ouattara l'année dernière. Mais néanmoins, ils souhaitent bien déstabiliser par des opérations subversives de guerre informationnelle et autres. Voilà ce qui continue à fonctionner en Afrique de l'Ouest.
Et savez-vous où se trouve Guillaume Soro aujourd'hui ?
Absolument pas.- Le président sénégalais se rend au Mali ce mardi 28 juillet pour une visite de travail. Depuis le 19 juillet, il est aussi le président en exercice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Va-t-on vers un rapprochement entre la Cédéao et l'AES, l'Alliance des États du Sahel ? Et Bassirou Diomaye Faye pourrait-il jouer un rôle de médiateur dans la guerre civile qui déchire actuellement le Mali ? Pape Ibrahima Kane, expert des questions géopolitiques, répond aux questions de RFI.
RFI : Qu'est-ce qu'on peut attendre de la visite du président sénégalais ce mardi à Bamako ?
Pape Ibrahima Kane : Le réchauffement des relations entre les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et de la Cédéao, à un moment où, au niveau des États de l'AES, on montre une bonne volonté à vraiment reprendre le fil du contact avec les États de la Cédéao. C'est vraiment bien que le président en exercice profite de cette opportunité pour commencer à jeter les ponts d'un vrai dialogue entre les deux institutions.
Sur le plan sécuritaire, qu'est-ce que Bamako et Dakar peuvent faire de mieux ensemble pour lutter contre les terroristes ?
Vous savez que la zone de frontière entre le Sénégal, le Mali et la Mauritanie est une zone secouée par des attaques de jihadistes. Donc il y a aussi matière à discussion pour au moins que les États, non seulement arrivent à endiguer toutes ces attaques, mais aussi arrivent à s'organiser pour que la crise ne déteigne pas sur les deux autres pays que sont le Sénégal et la Mauritanie, ça, c'est aussi une question importante. Et un dernier point qui est vraiment vital pour le Sénégal, ce sont les relations économiques. Le port de Dakar ne vit pratiquement que grâce aux importations et exportations du Mali. Donc il faut discuter de la meilleure façon de réorganiser la sécurité pour que le transport des marchandises puisse s'effectuer le plus normalement possible.
Alors, cette visite à Bamako, le président sénégalais la fait trois jours seulement après la création de son nouveau parti à Dakar, Kiiraay. Est-ce à dire que Bassirou Diomaye Faye veut s'affirmer sur tous les terrains ?
La création de Kiiraay, c'est essayer de s'affirmer sur le terrain sénégalais. Mais la création de Kiiraay relève d'un grand défi pour Bassirou Diomaye Faye. Et j'ai comme l'impression que ce défi-là va être très, très, très compliqué à relever.
Jusqu'à présent, c'est Ousmane Sonko qui gérait la relation entre le Sénégal et les États de l'AES. Est-ce que Bassirou Diomaye Faye veut chasser sur les terres de son ancien Premier ministre ?
Je ne pense pas qu'il veuille chasser, parce que le travail que Sonko avait mené au niveau de la sous-région n'a pas été totalement concluant. Je me rappelle encore de la visite qu'il avait menée à Bamako et qui avait même suscité beaucoup, beaucoup de remous au sein de la classe politique malienne ainsi qu'au sein de la classe politique sénégalaise. Je pense que Bassirou Diomaye Faye, il sait que le défi de la sécurité est un défi important à relever et que, au moins, s'il relève ce défi en étant président de la République du Sénégal, il pourra laisser à la postérité l'image de quelqu'un qui a contribué à la recherche de la paix et de la sécurité dans la sous-région. Parce que rien n'est sûr pour le président de la République actuel du Sénégal pour sa réélection. Donc, au moins pour ça, on pourra le remercier d'avoir fait quelque chose pour le Sénégal et ses relations avec les voisins.
Voulez-vous dire que Bassirou Diomaye Faye est plus diplomate qu'Ousmane Sonko ?
Tout à fait. Ce n'est pas le même type de personnalité. Et en plus, Bassirou Diomaye Faye donne l'impression de quelqu'un qui a de l'écoute, de quelqu'un qui ne se précipite pas à parler ou à prendre des décisions. Maintenant, est-ce que ce sera efficace ? Ça, c'est un tout autre problème.
Parce que ce qui manque le plus dans le Sahel, c'est les moyens humains pour entamer un dialogue entre les insurgés et les militaires dans les trois pays. Parce que croyez-moi, et je pense que ça va être l'un des points sur lesquels le président va insister, c'est vrai que l'expérience des deux années montre que le tout militaire n'est pas une solution dans le Sahel et qu'il faudra trouver les moyens de discuter avec les insurgés pour au moins aborder la question de la réconciliation. Pas seulement au Mali, mais au Niger et aussi au Burkina. Et c'est en ce sens que je comprends le regain de collaboration avec l'Algérie, parce qu’il faut maintenant passer au dialogue. Peut-être que le Sénégal peut être l'un de ces intermédiaires.
Est-ce à dire qu'après le grave revers militaire subi par la junte malienne il y a trois mois à Kidal, Bamako se résout peut-être à une solution politique avec l'aide du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ?
Tout à fait. Mais je pense que même la réconciliation avec l'Algérie montre que Bamako n'a plus d'option. Je ne serais pas surpris si le président Bassirou Diomaye Faye décidait d'aller aussi en Algérie pour avoir des conversations avec les dirigeants algériens, parce que déjà la Mauritanie a assisté au sommet de Freetown. Donc la Mauritanie est déjà dans le jeu que le Sénégal est en train de déployer à l'heure actuelle.
À lire aussiSénégal: une première visite de Bassirou Diomaye Faye au Mali en tant que président de la Cédéao - Au Niger, il y a trois ans, le 26 juillet 2023, le président Mohamed Bazoum était renversé par un coup d'État militaire. Il est toujours retenu à Niamey avec son épouse. Depuis, le pays est dirigé par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), avec à sa tête le général Abdourahamane Tiani, officiellement investi président l'an dernier pour une durée de cinq ans renouvelables. L’économiste Kiari Liman-Tinguiri, directeur de l’institut West Africa and Sahel Development Institute (Wasdi), ex-ambassadeur du Niger aux États-Unis sous la présidence Bazoum est l’invité de RFI.
RFI : Quel bilan trois ans après l'arrivée du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie au pouvoir au Niger ?
Kiari Liman-Tinguiri : Les arguments avancés pour expliquer le coup d'État au Niger étaient doubles. Il y avait d'abord la situation sécuritaire et ensuite ce qu'ils ont appelé la gouvernance. Du point de vue de la sécurité, malheureusement, le constat est que la situation s'est détériorée de façon incontestable par rapport à 2023.
Quels sont les éléments factuels dont vous disposez pour dire que la situation s'est détériorée au niveau sécuritaire ?
Je me base sur des données publiques : les données de la base d’Acled. Il y a eu une hausse du nombre d'incidents sécuritaires. Il y a eu une augmentation du nombre de pertes en vies humaines. Il y a eu une augmentation du nombre d'attaques contre les forces armées. Et il y a eu une extension géographique de la violence jihadiste.
Comment peut-on expliquer cette détérioration de la situation sécuritaire ? Est-elle est liée au contexte régional peut-être ?
Sauf que dans le même temps, la région de Tillabéri est devenue la région la plus affectée par la violence terroriste. C'est là où il y a le plus de morts. Il n'y a aucune région, ni du Mali, ni du Burkina Faso, qui a enregistré cela.
Sur le plan politique, tous les partis ont désormais été dissous au Niger, en 2025. Est-ce qu'il y a encore, à ce jour, une vie politique dans le pays ?
Malheureusement, non. Si ce n'était que la dissolution des partis politiques… Il y a au Niger un rétrécissement extrême de l'espace civique. Vous avez des arrestations arbitraires en grand nombre. Vous avez une suppression de toute possibilité de liberté d'expression, l'interdiction des médias même internationaux, le mépris des décisions de justice, la dissolution des organisations non-gouvernementales et leur soumission à un système de contrôle sans précédent. Donc, un régime autoritaire. C'est ça la réalité.
Cela fait trois ans que Mohamed Bazoum est détenu à Niamey. Quelles sont les nouvelles que vous avez du président renversé ? Comment se porte-t-il aujourd’hui ?
J'espère qu'il se porte bien, mais le président Bazoum n'a pas de contact. Il a été privé des moyens de communication depuis très longtemps. Sa situation est préoccupante. D'abord la détention injuste, injustifiable. Il n'y a pas de précédent dans notre pays. Le président Bazoum, à l'heure où nous parlons, a été détenu plus longtemps qu'il n'a gouverné le pays. Sa détention est arbitraire. Ça, ça a été décidé par un groupe de travail des Nations unies. Il n'a pas été jugé. Il n'y a aucun grief public contre lui. Mais il y a d'autres personnes détenues : son ministre de l'Intérieur Hamadou Adamou Souley, Moussa Tchangari un activiste de la société civile... Il faut libérer tout ce monde.
Économiquement en tout cas, malgré les prédictions des plus pessimistes, le pays ne s'est pas effondré. Comment décririez-vous aujourd'hui l'économie nigérienne ?
Oui, sur le plan factuel, on a une croissance économique forte. En 2024, c'est remarquable, entre 9% et 10 %. En 2025, les estimations la placent autour de 7 %. Ça, c'est pour la croissance macroéconomique.
Grâce au pétrole ?
C'est le pétrole. Le pétrole représente à peu près 9 % du PIB. Le deuxième contributeur à la croissance, c'est l'agriculture. Mais les deux sources font qu’il ne s'agit pas d'une performance de politique publique ou de stratégie économique. Qu'il s'agisse du pipeline Niger-Bénin, qu'il s'agisse des investissements pétroliers, tout cela a été négocié et était sur le point d'entrer en production quand le coup d'État est intervenu. Transformer une croissance de nature pétrolière en réduction de la pauvreté ou en bien-être des populations, ça, ça demande des politiques publiques. De surcroît, il y a une baisse drastique de l'aide. Et tout ça, sur fond d'une augmentation de nos dépenses en matière de défense.
Il y a quand même un autre élément à prendre en compte, c'est cette fermeture de la frontière entre le Niger et le Bénin. Que fait perdre cette fermeture de la frontière à Niamey ?
C'est l'une des choses les plus incompréhensibles. Il semble que la querelle procéderait de la possibilité qu'il y ait des forces françaises basées au Bénin, qui constitueraient une menace. Mais on ne peut pas réclamer pour soi la souveraineté et décider qui peut aller chez les autres. Par bonheur, le pétrole passe quand même par le Bénin. Donc, la frontière est fermée, mais juste la frontière terrestre, au niveau de Malanville.
Avec les militaires, le CNSP tient au pouvoir trois ans après. Comment d'après vous et pourquoi ?
Il n'y a pas qu'au Niger. C'est le cas au Mali, c’est le cas au Burkina Faso. Je ne pense pas que le fait de perdurer au pouvoir soit lié à la performance. C'est davantage lié à l'atonie de l'élite. Les gens s'accommodent de la situation sur place. Et puis, compte tenu de la situation sécuritaire, ce ne serait un cadeau pour personne, j'imagine. C'est une tragédie de penser comme ça. La pression jihadiste est si forte que je ne sais pas si le pouvoir attire.
À lire aussiTrois ans après le coup d'État, le Niger toujours en proie à l'instabilité et au terrorisme Exploitation de l'or au Cameroun et en RDC: «Les opérateurs nationaux et étrangers doivent rendre des comptes»
24/07/2026Au Cameroun et en République démocratique du Congo, des efforts sont faits dans la gestion du secteur aurifère, mais ils restent insuffisants et les revenus de l'or sont de moins en moins reversés dans les caisses de l'État. C'est en somme la conclusion d'un rapport de l'Institut d'études de sécurité (ISS) publié ce mois-ci. Selon l'ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives), le Cameroun a par exemple déclaré en 2023, 22 kilos d'or exportés, alors que les importateurs affirment en avoir acheté 15 tonnes. On en parle ce matin avec la professeure Aïcha Pemboura, chercheuse à l'Observatoire du crime organisé et de la violence en Afrique centrale de l'ISS. Elle répond aux questions de Magali Lagrange.
RFI : Comment fonctionne au Cameroun l'exploitation des sites aurifères ? Qui les exploite ?
Aïcha Pemboura : Il y a beaucoup d'acteurs sur le terrain de l'exploitation de l'or au Cameroun : des étrangers – des opérateurs notamment chinois – mais aussi des entreprises minières camerounaises. Cet ensemble d'acteurs ont jusqu'ici souvent évolué dans une forme d'opacité. C'est pour cela que les autorités camerounaises, ayant reconnu ce dysfonctionnement, ont déployé des forces pour sécuriser certains sites illégaux et suspendre des activités illégales, dans un certain nombre de sites identifiés.
Des autorisations sont délivrées aux exploitants des sites aurifères. Comment ces exploitants obtiennent-ils les autorisations, y compris d’ailleurs des exploitants étrangers ?
Il y a eu, jusqu'ici, beaucoup d'opacité dans le secteur parce que, dans le contexte de fragilité de la gouvernance minière, l'existence d'un certain nombre de réseaux d'influence locaux économiques, administratifs ou parfois politiques, peut contribuer à limiter l'effectivité des contrôles et à faciliter certains contournements de la réglementation.
Vous parlez dans votre document, par exemple, d'intermédiaires camerounais. Est-ce qu'on sait quel type d'intermédiaires agissent dans ce secteur ?
Il faudrait davantage d'investigation pour vous donner des réponses encore plus précises.
Vous parlez aussi de plusieurs entreprises chinoises, notamment, qui sont protégées par de puissantes élites. Est-ce qu'on a plus de précisions sur ces protections dont bénéficient certains opérateurs, y compris chinois ?
Il a été documenté que certaines entreprises chinoises ont pu bénéficier des faiblesses des dispositifs de contrôle. En réalité, dans notre article, nous évoquons le cas de deux pays : le Cameroun et la République démocratique du Congo. Les problèmes sont très semblables, mais avec quelques différences contextuelles. Nous évoquons, en ce qui concerne ces opérateurs étrangers, chinois notamment, que les défis ont conduit ces autorités camerounaises et congolaises à renforcer progressivement leur dispositif de gouvernance. L'enjeu ici est également d'assurer un suivi, d'évaluer leur application réelle sur le terrain et de renforcer les capacités institutionnelles afin de garantir leur efficacité, leur impact et leur durabilité dans le temps. C’est tout l’enjeu.
En République démocratique du Congo, vous notez aussi une présence dans le secteur aurifère, une présence chinoise dans les provinces de l'est notamment. Est-ce que ce sont les mêmes opérateurs qu’au Cameroun ? Est-ce que ce sont les mêmes réseaux d'exploitation ?
Certes, les opérateurs de nationalité chinoise, nous pouvons les retrouver tant en République démocratique du Congo qu'au Cameroun. Mais les contextes étant différents, il faut préciser qu’en RDC, certaines zones minières sont affectées par la présence de groupes armés, ce qui complexifie fortement la gouvernance du secteur. Dans ce pays, les mesures sont plus développées en raison de l'importance du secteur aurifère et des risques de financement de groupes armés.
Dans les deux pays, Cameroun comme RDC, l'exploitation de l'or échappe en grande partie au contrôle, et donc aux réglementations en vigueur, avec quelles conséquences pour les communautés riveraines ?
La situation est préoccupante : destruction des terres, pollution au mercure, au cyanure. Il faut que les opérateurs nationaux comme étrangers rendent des comptes et que les communautés soient indemnisées.
Concernant l'activité elle-même, ces communautés riveraines des sites aurifères participent-elles à l'exploitation ou sont-elles complètement exclues de ces activités ?
Il est difficile de dire qu'elles sont véritablement exclues, parce qu’il y a l'exploitation artisanale. Il faudrait donc pouvoir avoir une vue d'ensemble des acteurs.
Est-ce qu'on connaît le circuit de l'or qui est extrait du Cameroun et de RDC ?
Le rapport ITIE a mentionné le marché de Dubaï, comme l'un des principaux débouchés. Il y a beaucoup de difficultés dans la compréhension de tout ce processus, dans la transparence et dans la traçabilité de cette chaîne de valeur. Il faut un renforcement des capacités administratives et une meilleure coordination entre les différents services de l'État pour qu'on puisse avoir une transparence des attributions de permis, déclaration des volumes produits, des flux commerciaux et des débouchés.
Au Cameroun, par exemple, le gouvernement dit vouloir assainir le secteur. Qu'est-ce qu'il faut faire pour assainir durablement le secteur de l'exploitation aurifère ?
Plusieurs actions sont déjà en cours. Il s'agit notamment de renforcer les inspections sur les sites miniers, d'améliorer la traçabilité de l'or, de formaliser davantage l'exploitation artisanale et d'assurer un meilleur suivi des opérateurs. Mais ces efforts gagneraient à être accompagnés d'une coopération régionale plus étroite. Les réseaux de contrebande ne s'arrêtent pas aux frontières, on le sait. La réponse doit donc également être régionale, notamment entre les pays de la communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).
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